Le dialogue dans le contexte asiatique a un penchant pour des rencontres ouvertes, type de retrouvailles entre amis qui célèbrent la présence les uns des autres. Dans ces retrouvailles, les débats religieux ne sont pas à l’avant plan, ce qui ne veut pas dire par ailleurs que ces amis oublient ou minimisent leurs identités religieuses. Sans sonner des trompettes, chacun lie sa présence et l’accueil bénéficié au fait qu’il représente telle ou telle religion, ou communauté de foi. Le cadre restrictif de contacts bilatéraux sont même considérés comme signaux de fermeture ou d’initiatives discriminatives à l’égard des autres. Combien de fois on a eu du mal à motiver des rencontres bilatérales avec telle ou telle religion, qui immédiatement posaient la question de ce qu’en dirait les autres. Comment comprendraient-ils qu’ils ne soient pas concernés ? Serait-il parce qu’ils sont sous-estimés, ou parce qu’on cherche une occasion pour leur parler dans leur dos….
Le contexte asiatique invite à se ressaisir devant les préférences coutumières pour les dialogues bilatéraux, pourtant chéris par l’Eglise. Il nous avertit sur les risques inhérents à ce type de dialogue : la tendance à choisir le partenaire, à le façonner selon ses expectatives et exigences, le danger de nourrir des attentes, que bien que fondées, ne respectent pas nécessairement la progression normale d’une rencontre. Il faut que l’autre soit comme moi, ait plus au moins la même préparation, un statut similaire, un curriculum plus au moins comparable au mien, ouvert et capable de comprendre mes préoccupations, et mieux encore disposé à confirmer la solution que j’y porterai, etc. Quand ces critères préétablis ne sont pas réunis, alors il est impossible d’engager le dialogue. (Remarquer que les normes, préconditions et décalogue comme celui de L. Swidler et autres font du dialogue partent tous de ce cadre bilatéral).[1]
Le risque est soit de minimiser ou faire abstraction de la différence, ou de partir sur de présomptions qui hypothèquent le suspense et la surprise du dialogue. On y va, parce qu’on sait déjà comment ça finira, ou on accepte la rencontre parce qu’on en a déjà la conclusion. Le dialogue bilatéral est également exposé à la tentation d’aller en besogne parce qu’on veut parler directement de choses sérieuses, profondes alors qu’on ne se connait même pas…. Le dialogue exige qu’on s’apprivoise ! Et comment peut-on le faire si on n’a pas le temps. Dans le dialogue bilatéral le risque de projeter nos préoccupations théologiques sur l’autre est grand.
Dans le dialogue multilatéral, avec la patience, on découvre ensemble les questions qui pour nous serait théologiques. En fait, je dois m’apprêter à l’étrangéité de l’interprétation/lecture que l’autre donne à la réalité, du langage dont il fait usage et qui n’est pas nécessairement celui du jargon de ma religion. On découvre la beauté de ces rencontres par l’intensité et la profondeur du partage qu’elles occasionnent, un partage qui peut être révélateur de connaissances auxquelles on s’attendait le moins mais qui viennent sur la surface comme résultante de la dynamique de la rencontre. En fait, l’idéal serait que l’approfondissement requis dans le dialogue bilatéral parte de ce cadre de rencontre à ciel ouvert, ou l’on a appris à s’apprivoiser mutuellement.
Le contexte interreligieux du monde asiatique est à mesure de nous faire expérimenter ce processus. Il nous avertit implicitement sur les risques inhérents aux types de dialogue préférés. Dans ces dialogues bilatéraux tant promus, combien nous passons pour de donneurs de leçons ! Combien nous paraissons superficiels dans notre façon de faire, à cause du sentiment d’empressement qui transparait à travers notre présence ; quand nous venons imposer aux autres ce que nous savions déjà, ou ce que nous voudrions qu’ils retiennent comme essentiel ! Je n’oublierai jamais l’aphorisme de ce moine bouddhiste qui à la fin d’un symposium remerciait la partie chrétienne pour être venue « présider sur le dialogue », entendez bien, au lieu de dialoguer.
[1] L. Swidler, “The Dialogue Decalogue: Ground Rules for Interreligious Dialogue,” Journal of Ecumenical Studies, 20:1, (Winter 1983): 1-4
Link &
Download
Access here with your username and password to view and download the reserved files.