En commémoration du centenaire de la Lettre Testament (LT), le texte, le plus chéri, le plus médité du Fondateur, le p. Fernando m’a demandé un témoignage sur la réception de ce document et son impact dans ma vie. En soulignant l’élément qui m’en a le plus marqué, une chose me saute aux yeux : nous sommes héritiers d’un testament.
« Le Seigneur ne pouvait être plus bon envers nous ! » Ces mots, dont tout xavérien connaît l’origine, retentirent dans ma mémoire juste après la lecture du message du p. Fernando. Combien de fois nous les répétons – à tort ou à travers ! Dans la communauté de Taiwan, on se le disait en signe d’orgueil et par compassion à certains paroissiens qui sont sous l’emprise de leurs tigresses, jargon culturel d’épouses intraitables. C’était donc notre appropriation de la joie qu’éprouva le Fondateur lors de la reconnaissance officielle de la Congrégation, l’instant où son dessein personnel devient un projet de toute l’Eglise.
Quand est-ce pour la première fois ai-je tenu la LT dans mes mains ? Me suis- je exclamé comme le Fondateur ? En tout cas, je ne me rappelle pas avec exactitude. Officiellement, c’est au noviciat qu’on lit et étudie la LT. Mais avant cela, les formateurs y faisaient référence durant les années antérieures. Ils nous en parlaient en petites gouttes dans les homélies, les sessions formatives, les oraisons, durant l’adoration, la lectio. A voir le contenu de la retraite annuelle 1991-1992, prêchée par le p. Giuseppe Veniero, je n’ai d’autre explication sinon celle d’une inspiration ou d’une paraphrase de la LT. Il nous parlait de la centralité du Christ, de croître en Jésus Christ, de vœux comme moyens de suivre le Christ… Tous ces thèmes sont bien développés dans la LT. Après tout, Veniero, étant formateur et maître de novices xavérien, à l’instar d’autres formateurs, s’inspirait de ce qu’il avait de meilleur. Ainsi leur compagnie nous passait les idées de la LT qui se cristallisaient progressivement dans nos psychès.
A propos de l’impact du texte, le thème plus présent dans ma vie est dans le numéro 7. Dans LT 7, le fondateur dépeint de manière pragmatique l’effet de l’esprit d’une foi ancrée sur Jésus. Ça nous facilite d’expérimenter, dans tout ce que nous sommes et tout ce que nous faisons, le Christ comme Emmanuel. Je ne sais pas combien de fois ai-je commenté ou proposé ce passage pour la méditation, pour l’adoration. Et au-delà du cercle chrétien, le passage est adapté pour expliquer aux amis d’autres traditions religieuses le lien particulier que les chrétiens cherchent à nourrir avec le Christ. Il s’agit d’une intimité qui rend le Christ, effectivement omniprésent dans notre vie, une certitude que Jésus nous accompagne partout, que nous demeurons avec lui et même si d’une manière invisible ; que nous nous déplaçons avec Lui comme la tortue dans sa carapace. Les effets sont qu’on n’a pas peur d’être seul. Lui étant avec nous, nous sommes toujours en compagnie, peu importe les circonstances de temps, d’espace…
A ce propos, je me souviens de la réaction d’un ami Bouddhiste, le Vénérable Xin Dao, lors de ma dernière visite à son monastère juste avant de quitter Taiwan pour mon service au Vatican. A la fin de la visite, il me demanda de transmettre ses salutations au pape, ‘chef spirituel’ ou divinité de ma religion. Lui promettant de le faire, j’en profitai préciser une particularité que j’expérimente au sein de ma foi chrétienne. Je lui parlai de l’humilité de ‘la divinité chrétienne.’ Elle est accessible à tous et fait beaucoup de choses que bon nombre de nos autorités, y compris le pape, ne sauraient faire. Je lui fis remarquer que cette ‘haute personnalité’ avait plusieurs fois visité son monastère : il s’appelle Jésus, et je suis toujours en sa compagnie toutes les fois que je visite son monastère. Tout d’un coup, le maître m’embrassa une fois de plus dans un geste anodin, me spécifiant que cette fois, il embrassait à travers moi, ce Jésus qui a toujours été son hôte invisible.
Finalement, un fait marquant est que nous sommes héritiers d’un testament. Le fondateur voulut que son texte soit accueilli comme son testament. Ce symbolisme parle d’une manière particulière à mes origines africaines et me convainc que le testament est toujours plus grand que l’héritage. Dans un testament on trouve les derniers moments d’un parent sur terre. Soucieux de sa progéniture, il fait le bilan de sa vie, y décèle les biens de valeurs à léguer à sa descendance. Il identifie ce qui est héritable et les héritiers. Il explique les modalités de la gestion de ce qui est légué. Le testament présuppose que le parent est avisé, pas surpris par la mort, et donc capable de faire le compte de sa vie et se projeter dans un futur de continuité et d’utilité. Ainsi donc, laisser un testament est un des critères pour être reconnu ancêtre. Le mort s’en va, mais ses traces demeurent. D’une certaine manière, grâce au testament la mort est transcendée. Le testament demeure un livre ouvert sur les avoirs matériels et spirituels du défunt et pour autant que la progéniture s’y souscrit, les dissensions et querelles intestines au sein de la famille ont un cadre de repères pour la recherche de solution.
Quand j’inscris la LT dans ce portrait, pour Conforti, le charisme est le précieux héritage, les héritiers (la progéniture) sont « tous les membres présents et futurs » de l’Institut, de personnes de tous les âges et tous les coins, attirés par le charisme. Ce passage me projette avec une multitude d’autres personnes dans les bras du fondateur. Quant à lui, il s’adresse à tous comme un père le ferait à ses fils. Le contexte est la famille, une dont les fondements ne sont ni les liens de sang ni les engrainages de la culture, mais le charisme.
Au-delà de réaffirmer la vision spirituelle de la Congrégation comme famille, le symbolisme du testament a d’autres rebondissements : il octroie un caractère unique au premier texte normatif de la Congrégation et offre les paramètres (esprit) de son interprétation et usage. L’essor missionnaire du 19 -ème siècle suscitait l’émergence des fondations en quête de l’approbation du Saint Siège. La tâche était très délicate, parce que devant se conformer au modèle et critères prérequis. J’ai eu une fois la curiosité de comparer les Règles Fondamentales RF aux textes d’autres groupes de ce temps. Je voulais savoir en quoi est-ce le nôtre était unique et s’il y avait des adaptations singulières portées dans le modèle normatif qu’offrait le Saint Siège. Par rapport aux RF, la réponse était prévisible. Le fondateur se comparait à l’ouvrier de la dernière heure, et se réjouissait de la réponse bienveillante réservée à sa requête. Par ailleurs, il fut innovant dans la présentation qu’il fit de ladite réponse. La LT introduit et accompagne ce texte officiel. Elle est plus longue et plus dense que le texte normatif en soi. Bien qu’en grandes lignes, le contenu soit le même, les mots et le style sont différents. Tout est personnalisé de manière à donner l’esprit et la clé de lecture, d’interprétation et de l’usage de ce texte normatif. Avec la LT, les RF cessaient d’être un texte quelconque, copié et aménagé sur un modèle normatif ou se basant sur les textes d’autres congrégations. Elles devenaient un texte voulu pour les xavériens conçus comme famille religieuse missionnaire. Quand je vois la LT encore aujourd’hui, je m’aperçois que le Fondateur non seulement fit la première interprétation de nos textes normatifs mais aussi il en donna les clefs d’interprétation et d’usage. Ce geste – traduit comme testament – devrait être un modèle et une inspiration pour toute lecture, réinterprétation et application de nos textes normatifs. Quand on part du symbolisme du testament, Conforti nous rappelle que tout doit être fonctionnel à notre identité spécifique, celle d’être une famille religieuse missionnaire.
05 Mai 2020.
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